Errance d’une famille juive en 39-45

Une famille juive dans le Champsaur  pendant l’occupation allemande

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Préface de Robert FAURE (historien, journaliste, homme de télévision……) 

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 Les Rodrigue se sont retrouvés à Pont du Fossé courant 1942. Ils avaient auparavant  zigzagué dans différents endroits de la France, obligés chaque fois de fuir, de cache en cache, pour échapper à la Gestapo qui partout les poursuivait  parce qu’ils étaient juifs.

Dans cette famille Rodrigue, il y avait, entre autres, 2 cousins : Marcel et Tory, 2 grands adolescents de 16 et 17 ans.

A Pont du Fossé, nous étions presque voisins, mais on vivait dans l’indifférence  (surtout à cause de l’âge : 5 ou 6 ans de moins, c’est énorme quand on est adolescent).

On les voyait arpenter les rues du village. On savait leurs soucis. Mais on ne savait pas tout de leur vie d’errance.

Marcel Rodrigue a voulu récemment revenir dans le Champsaur pour bien resituer et re-vivre ce qu’il intitule aujourd’hui, avec ironie, ses «  Grandes Vacances »…

Voilà son témoignage, illustré par quelques photos récentes qu’il m’a confiées. Un témoignage qui met en scène plusieurs habitants de la vallée, un témoignage qui ne peut laisser indifférent.

Marcel RODRIGUE raconte : 

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   Marcel Rodrigue Quand nous sommes arrivés à Pont du Fossé, dans la vallée du Champsaur, mes regrets d’avoir quitté Menthon-St Bernard et le lac d’Annecy s’estompèrent.

Le pays m’apparut superbe, et l’accueil  de M. et Mme Léon Martin, chaleureux. Ils tenaient un petit hôtel  non encore aménagé, et une épicerie. Mon père les prévint de l’arrivée imminente de plusieurs familles supplémentaires, nous rejoignant.

M. Martin décida d’organiser son hôtel pour être en mesure de nous loger tous. Il réussit, en un temps record, à diviser l’intérieur du bâtiment  en plusieurs petits appartements. Quelques jours après notre propre installation, nous pûmes accueillir deux autres familles RODRIGUE au complet.

… Je commençais à me demander si cela ne devenait pas dangereux d’être aussi nombreux. Nous devenions trop visibles. Pour les habitants du pays nous pouvions  apparaître comme une tribu.

 Hotel-Pont-du-Fosse.jpgL’hôtel des Martin se trouve complètement à gauche. 

 

 Premiers amis : les écureuils et les chiens                          

… Nous fîmes, Tory et moi, ce que nous pensions être le plus sage, nous promener pour mieux connaître notre nouvel environnement. Il nous convenait parfaitement, très vaste et peu habité. Nos promenades me permirent d’observer les écureuils. Je pris l’habitude d’aller dans les bois des environs, de l’autre côté du Drac, rien que pour les suivre. Dès que j’entendais dans les hautes branches, le bruissement qui révélait leur présence, je m’immobilisais et attendais patiemment. Très souvent, leur curiosité les poussait à descendre le long du tronc pour s’arrêter à quelques mètres du sol, et m’observer sans paraître craintifs.

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…La guerre se passait pour moi aux frontières de mes rêveries quotidiennes.

… Tory et moi continuâmes à nous promener tout en tâchant d’en diversifier le plus possible les parcours. Nous eûmes un jour l’heureuse surprise de nous apercevoir que deux ou trois chiens nous avaient suivis. Et à chaque nouvelle promenade ils revenaient nous accompagner. Nous ne les avions jamais vus avant. D’où venaient-ils ? Un peu plus tard, un des habitant du village que nous ne connaissions même pas, nous fit gentiment le reproche injustifié d’empêcher ces chiens d’effectuer leur travail. Nous ne nous sentions pas coupables car ces chiens nous avaient rejoints de leur propre chef. Depuis, tenant compte du reproche qui nous avait été fait, nous les repoussions sans brutalité. Mais je dois avouer que nous aimions beaucoup leur compagnie.

Une région merveilleuse, une population sympathique 

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…Notre vie s’écoulait tranquillement en marge d’une guerre qui était devenue globale. … Nous étions encore vivants, dans une région merveilleuse, au sein d’une population modeste et plutôt  sympathique, pour certains même très amicaux, comme ce forgeron et maréchal ferrant, M. Templier, que nous allions voir avec grand plaisir, ainsi que sa fille.

 De plus, et ce n’était pas le moins important, nous profitions d’une nourriture de grande qualité. Tory et moi nous nous souvenons encore des savoureuses grillades d’agneau et d’un fromage de brebis singulier qui a disparu depuis, la tomme de Champoléon .

La grande différence entre ma vie dans les Hautes Alpes et à Annecy, La Bourboule ou Cusset, fut qu’à Pont du Fossé je n’eus pas à faire d’efforts scolaires …A Pont du Fossé, j’étais très assidu à l’école buissonnière qui m’avait accueilli. Pourtant Tory et moi, nous avons décidé de nous présenter à Gap pour essayer de passer le Bac. Tory, avec succès, car, à Nice, il avait pu reprendre ses études scolaires, tandis que moi, j’avais carrément  baissé les bras, ce pourquoi je fus sanctionné sans étonnement, par un zéro pointé en mathématiques. Mais j’eus au moins le plaisir de vivre, ce jour là, une journée assez typique de ce que l’on peut vivre à l’école, que l’on soit petit  ou adolescent.

 Les Allemands dans la région en 1942

 Carte-occupation-italiens.JPGEn 1942, les italiens occupent une bande frontalière dans les Alpes (3 flèches rouges)

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…Quelques jours après, nous eûmes enfin la réponse à la question de savoir si nous avions eu raison de venir dans les Hautes Alpes quand les Allemands décidèrent, le onze novembre 1942, d’occuper la zone libre. Les Hautes Alpes n’en faisaient pas partie, étant déjà occupées par les Italiens qui s’arrangèrent, je ne sais comment, pour faire savoir aux juifs qui y étaient réfugiés, dixit ma mère, que tant que nous serions sous leur contrôle, nous n’aurions rien à craindre. Ce qui s’avéra exact. Le loup fasciste se révéla donc être redevenu pour nous une nouvelle « Louve Romaine ». Tory et moi, rassérénés, reprîmes nos promenades.

     EST.jpgNous avions depuis un certain temps prévu d’aller voir un lac de montagne dont on nous avait parlé, le lac des Estaris. Cela représentait une journée entière en dehors de chez nous, une journée de vacances, des kilomètres à pied, et il fallait prévoir de quoi nous sustenter. Nous avions ce jour là la chance d’avoir très beau temps bien que nous fussions en Novembre. Je me souviens avoir vu plusieurs panneaux de publicité touristique vantant le nombre important de journées ensoleillées dans les Hautes Alpes. J’avais été très impressionné et très heureux d’avoir pu en constater la réalité et d’en profiter. Quand nous nous sommes réveillés le lendemain matin à la maison, nous avons pu voir, Tory et moi, que nous avions pris un magnifique coup de soleil. 

 

Un sac de montagne chargé de vivres 

Un matin, ma tante Becky et ma mère nous appelèrent, Tory et moi, pour nous remettre à chacun un sac de montagne chargé de vivres. Elles nous expliquèrent que l’armée allemande était entrée dans les Hautes Alpes, et pourchassait, aidée par les chemises noires, les troupes italiennes qui tentaient de retourner de l’autre côté de la frontière. Des soldats italiens avaient été vus pas loin de chez nous, et nous devions les ravitailler. C’était, nous semblait-il, la moindre des choses. Nous les trouvâmes rapidement. Ils n’étaient pas nombreux, un petit groupe d’une dizaine de soldats apeurés qui se cachaient là où j’avais pris l’habitude de retrouver les écureuils. Lorsqu’ils nous virent arriver, ils comprirent immédiatement que nous étions là pour les aider. Tory et moi avons ouvert nos sacs et commencé à distribuer ce qu’ils contenaient. Mais soudain, l’un des soldats inquiets, s’est mis à dire « I Tedeschi », en tendant l’oreille vers la route. Et la rencontre s’est terminée là. Nous sommes rentrés rapidement à la maison.

Ayant compris le nouveau danger qui nous guettait, les trois frères RODRIGUE Maurice, Ezra et Albert, aidés de leurs épouses, et sans que leurs enfants n’en sachent rien, avaient préparé un déménagement vers un lieu moins accessible et moins en vue.

 Fuir vers la montagne 

Un matin, les parents nous réunirent et nous vîmes au bas des bâtiments que nous occupions un véhicule surchargé de bagages comme aux plus beaux jours de la retraite de mai 40. On nous dit que nous devions y monter. Cela ranima le souvenir du périple insensé que nous avions accompli de la Bourboule à Moulins. Nous allions connaître le nouveau lieu où, en principe, nous avions plus de possibilités d’échapper à une arrestation par la Gestapo. Malheureusement, Tory et moi, laissions derrière nous, à notre grand regret, un chiot que nous avions recueilli et prénommé Noucky et, lorsque le véhicule s’ébranla, de le voir courir inutilement derrière, en jappant nous fit mal au cœur, nous savions que personne  ne s’en occuperait comme nous l’avions fait.

 La-Coche-copie-1.jpg

Ils avaient loué une vieille bergerie assez grande pour que nous puissions y loger tous. Elle était située assez au dessus de la route qui menait de Pont du Fossé aux Borels. 

 Direction : La Coche

    Photo15_16.jpg.

On y accédait par une route étroite et sinueuse très pentue. Ce n’était pas un village, mais un ensemble de deux à trois bâtisses, qui avaient suffi pour qu’on lui donnât un nom « La Coche ». La bergerie était située presque à flanc de coteau, la partie herbeuse qui nous séparait de la côte sans aucun garde-fou était toute petite. La vue était superbe. Nous pouvions tout surveiller : la grande route en bas, la petite qui menait en haut. Mais si quelqu’un trébuchait, la dégringolade pouvait se révéler très dangereuse. Je dois dire que quand nous sommes arrivés, j’ai trouvé, inconscient que j’étais de la raison de notre déménagement, l’endroit très sympathique. Nous étions presque à l’entrée des Ecrins. Derrière nous, le paysage était superbe, devant, au loin, dans la direction de l’Italie, nous avions une vision panoramique des montagnes du Queyras.

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Resistance-Champoleon.jpgNous avons aidé les parents à aménager de façon très spartiate mais adéquate notre nouvelle demeure, puis Tory et moi avons entrepris comme d’habitude de découvrir ce qui allait être notre nouveau domaine. Après quelques jours de promenades, j’envisageais donc notre séjour comme une « Robinsonnade ». J’avais en ma possession depuis quelques jours un fusil de foire 9 mm, je n’arrive pas  à me souvenir par quel miracle cette arme est arrivée entre mes mains. Déjà, avant la guerre, Tory et moi allions tous les jeudis à Levallois apprendre à tirer sur cible dans un petit club tenu par deux anciens sous officiers. J’adorais ça et je ne m’en tirais pas mal du tout. Aussi, dans l’après midi précédant la soirée où nous devions rejoindre toute la maisonnée pour y manger, je décidais de chasser un écureuil pour l’avoir dans mon assiette le soir même.

… Le repas terminé, nous nous sommes préparés à passer une nuit de plus à La Coche.

  Fuir encore car la Gestapo arrive

39-45 RESISTANCE

Ce fut en réalité notre dernière nuit, car, au petit matin de ce 4 octobre 1943, nous fûmes brutalement réveillés par ma mère qui se précipitait pour nous avertir qu’il fallait en toute hâte fuir cet endroit. Une jeune femme que nous ne connaissions pas était venue en boitant la prévenir qu’une voiture de la Gestapo avait été vue montant vers La Coche. Sommairement habillés, nous avons pu voir en passant le seuil de la maison, qu’une longue planche avait été dressée en guise de table sur la partie herbeuse qui faisait office de terrasse, et dessus, de quoi prendre le petit déjeuner. Suivant nos parents, nous sommes passés par la seule issue qui s’offrait à nous, un passage étroit vers l’espace forestier à l’arrière de notre bâtisse, où passait un grand sentier orienté d’ouest en est sur à peu près deux cent mètres avec juste derrière la bergerie, une grande croix de bois indiquant les directions et les distances. Ce qui ironiquement, nous fut pour une fois très utile.

Nous nous mîmes à courir en tirant par la main nos mères qui peinaient. De temps en temps elles se jetaient dans l’herbe en nous suppliant de les abandonner pour ne pas gêner notre fuite.

Heureusement, ce sentier faisait un virage brusque vers le nord. En prenant cette direction, nous échappions à la vision des trois Gestapistes qui arrivaient de l’ouest. Alors, nous nous sommes allongés dans l’herbe en profitant d’un petit repli de terrain.

Seuls, les trois pères de famille étaient restés debout, essayant de distinguer ou d’entendre ce qui pouvait se passer. J’ouvris un instant les yeux et, toujours allongé, je les vis juste derrière moi, sur le sommet du repli au creux duquel j’avais posé ma tête : trois hommes vieillis en un instant, une barbe naissante du matin plus blanche que la veille.

 Finalement rassurés de ne pas avoir été rattrapés par les sbires qui étaient venus pour nous arrêter, nous nous sommes remis debout et avons marché le plus longtemps et le plus loin possible en suivant le sentier.

Aux Baumes , cachés dans une grotte

Nous sommes arrivés dans la soirée en contrebas d’un tout petit village appelé « Les Baumes ». Nous avions donc fait à peu près 6 km. Entre Les Baumes et le Drac  tout proche, quelqu’un a dû indiquer à l’un de nos parents une grotte assez vaste pour nous y cacher. Sans cette aide nous ne l’aurions sans doute pas trouvée.

Errance-familles-Juives.jpg

L’ouverture permettant d’y pénétrer étant face au Drac, à peu près à deux mètres des eaux de ce fleuve, n’était visible qu’en contournant l’énorme rocher où cette grotte avait été creusée par les éléments. La forme de la cavité nous obligea à ramper pour parvenir à nous y introduire complètement, mais une fois à l’intérieur, nous avions assez d’espace pour nous allonger, ou nous asseoir en nous adossant à la paroi arrière. Nous y avons passé la nuit et avons même pu dormir au son apaisant bien que tumultueux produit par les eaux du Drac qui descendaient libres des montagnes qui nous surplombaient vers la vallée que nous venions de quitter.

Un cadeau des  « Quatorze « 

Dès notre réveil, au petit matin, je vis arriver un jeune garçon d’une dizaine d’années qui nous apportait une assez grande miche de pain faite par une famille du village à notre intention. La seule famille habitant « les Baumes » susceptible d’avoir envoyé ce jeune garçon, était les « Escalliers » dits les « quatorze » que Tory et moi avions visités une fois, lors de nos promenades exploratrices. Ce jour là nous y avons vu reposant sur un matelas placé en hauteur dans un des coins d’une grande pièce, un homme assez âgé. L’on nous dit que cet homme était revenu après avoir passé plusieurs années en Argentine, pour y travailler, sans doute comme berger, et qu’il était communiste. Heureusement, M. Léon Martin vint lui aussi, en bicyclette, nous apporter des provisions.

Il m’a fallu attendre soixante cinq ans pour apprendre ce qui nous avait réellement permis d’échapper à la Gestapo, en retournant sur les lieux pour raviver mes souvenirs, et en interrogeant les quelques témoins de cet épisode, encore vivants. Lorsque les parents eurent pris conscience du danger que représentait pour nous l’entrée des troupes allemandes dans les Hautes Alpes, aidés par notre logeur M. Léon Martin, ils trouvèrent donc cette vieille baraque inoccupée, à la Coche. Quelques jours après notre installation, la Gestapo alla interroger M. Léon Martin pour savoir où nous étions partis. M. Martin leur dit qu’il n’en savait rien et n’en démordit pas malgré leurs menaces. La propriétaire qui nous avait loué ce logis, l’ayant appris, voulut s’assurer qu’elle était en règle en téléphonant à la gendarmerie. Ma mère m’apprit après la fin de la guerre, qu’un gendarme du Pont du Fossé la connaissant, lui raconta lors d’une rencontre fortuite qu’il avait été témoin de ce coup de téléphone et de sa teneur : «  Ai-je le droit de louer ma maison à des Juifs – mais oui Madame, où est-elle située ? quel est le nom de ces gens ?etc..etc.. ». 

 Le coup de fil de Jean Reynier

Ce matin du 4 octobre 1943, vers six heures, lorsqu’il vit la voiture occupée par trois Gestapistes se diriger vers la Coche, M. Reynier, maire de Pont du Fossé, eut le réflexe immédiat de téléphoner à Melle Jeannette Saulque qui résidait à peu près à 500 m en contrebas de la Coche ; Jeannette Saulque souffrait de rhumatismes aux jambes, ce qui ne l’empêcha pas de courir en boitant pour nous avertir de cette arrivée inopportune.

L’astuce de M. Pierre André

Un cousin de la famille, M. Pierre André, sexagénaire, alerté de ce qui se passait, arriva avec pelle et pioche et se posta au croisement de la route où la voiture devait obligatoirement passer. Lorsque celle-ci arriva, M. Pierre André faisant semblant de travailler, la voiture stoppa. Un des trois agents de la Gestapo descendit et lui demanda s’il avait vu les Rodrigue qui habitaient à La Coche. Il répondit qu’il lui semblait bien les avoir vus se diriger vers « Les Richards » , un groupe de maisons dans la direction opposée à celle que nous avions prise. Cela avait suffi pour nous laisser de peu, la possibilité de sortir de leur champ de vision.

Aux Borels, recueillis par l’Abbé Robin et par M. et Mme Champsaur

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Les BorelsLes Borels, centre de la Résistance dans la vallée de Champoléon,

Je n’ai aucun souvenir de notre arrivée aux Borels. Qui nous y avait conduit ? M. Martin ou « les Quatorze » ? Tory et moi y avons été recueillis par un jeune abbé nommé Robin dans sa cure ; nous y avons vécu jusqu’à l’attaque de l’armée allemande contre le maquis qui s’était établi sur les hauteurs à Méollion. Le petit frère de Tory, Jeannot, avait été pris en charge par un couple d’instituteurs, M. et Mme Champsaur, qui résidaient à côté de la cure.

Mes parents étaient repartis à la recherche d’une nouvelle région où nous réfugier, loin des Hautes Alpes où la Gestapo nous avait déjà répertoriés comme cible potentielle sinon privilégiée. Les trois familles Maurice, Albert et Ezra Rodrigue avaient décidé de se disperser. Il n’était plus question après cette expérience de rester ensemble. Trop visible. La concentration était notre ennemi mortel.

 Des faux papiers grâce à l’abbé

Notre séjour chez l’abbé Robin fut plutôt agréable et il réussit à nous procurer de faux papiers d’identité. C’est ainsi que mes parents et moi-même nous devinrent une nouvelle famille Robin, la famille de Tory, une famille Robineau.

Photo09_9.jpgEt pourtant malgré son soutien que j’attribuais à son humanité et à sa gentillesse, sa discrétion était telle que je n’ai jamais compris qu’il était un des pions de la résistance dans ce coin.

« Les Allemands arrivent ! »

Ce matin du 13 novembre 1943, nous fûmes brutalement réveillés vers 6 heures par une voix qui hurlait dehors : « les Allemands arrivent ! »

En nous réveillant, le premier bruit qui nous frappa était celui produit par les moteurs des camions militaires allemands. Pour moi, ce bruit, je l’entendis toute la journée. Quand nous sommes, Tory et moi, sortis de la maison, notre surprise fut totale de voir qu’au moins une dizaine de jeunes gens que nous n’avions jamais vus, commençaient à courir sur un sentier juste à droite de la cure, qui menait vers les hauteurs. Nous les suivîmes en toute hâte. Puis j’entendis hurler des commandements gutturaux. J’eus juste le temps de faire quelques pas quand des coups de feu éclatèrent dans notre direction. Le sentier était abrupt mais accessible. Je pus me retourner un instant pour avoir une idée de la situation. Les camions de l’armée allemande étaient arrêtés en contrebas des Borels, mais leurs moteurs continuaient à tourner et à produire un rugissement sourd et menaçant. Des soldats étaient appuyés contre un mur de soutènement qui courait le long du versant de coteau sur lequel étaient établis les quelques bâtiments qui formaient le village des Borels, d’autres étaient allongés dans l’herbe.

    Les-Borels-champoleon--2-.jpg« Les camions allemands s’arrêtent assez loin….les soldats tirent en direction de l’église car plein de jeunes sont en train de s’échapper vers la montagne. Il n’y aura pas un seul blessé. L’abbé Robin sera le seul à rester au presbytère pour cacher en 3 minutes tout ce qui était compromettant (papiers, tracts, armes…..). Les allemands ne trouveront rien,…..et finalement le relacheront. (voir plus haut le récit de cet épisode).  » (Webmaster)

Tous avaient leurs fusils braqués en direction du sentier par lequel nous tentions de nous échapper. J’entendis quelques balles siffler à mes oreilles. Je repris mon ascension, mais au bout de quelques pas je me suis trouvé devant une petite difficulté de terrain. Le sentier s’était fortement rétréci, et mon pied droit a dérapé sur une espèce de petit monticule boueux en plein milieu du chemin. Il me fallait absolument passer cet obstacle. Je réitérais deux fois sans succès ma tentative. Mon pied glissait irrémédiablement. Je fis alors sans même y réfléchir un geste qui me surprit. Je me suis mis de côté pour laisser passer deux garçons que je bloquais par ma maladresse. Ce n’était pas du courage de ma part. Mon geste avait été spontané, comme un réflexe. Quand ils s’élancèrent heureux, je les suivis tout surpris de passer cette fois-ci sans aucun problème. Les tirs se succédaient sans nous atteindre. C’est alors que je me rendis compte que j’étais véritablement une cible idéale. En effet je portais un manteau qui était à mon père et, comme il ne le portait plus, ma mère l’avait retourné et arrangé pour me le mettre sur le dos, mais, une fois retourné, le tissu présentait un dessin ressemblant à un plaid de voyage aux couleurs voyantes, ce qui laissait peu de place à la discrétion. Comme malgré tout je ne fus pas atteint par les tirs renouvelés de la soldatesque tudesque, j’en conclus que nous avions affaire, étant donné le nouveau cours de la guerre, à de jeunes recrues. A ma connaissance, personne d’ailleurs ne fut atteint ce jour là. Puis nous n’entendîmes plus que notre propre souffle. Les tirs avaient cessé. Nous avions sans doute réussi à nous éloigner suffisamment. Nous n’étions pas encore arrivés à destination, c’est-à-dire au maquis. Nous étions tous par petits groupes. J’avais perdu de vue mon cousin Tory, et je me retrouvais avec un des deux garçons que j’avais bloqués puis libérés et qui était tout excité. Il agissait comme un jeune chien en promenade, allant de l’avant puis retournant vers moi pour me dire « c’est curieux je n’ai pas eu peur, tu sais je n’ai absolument pas peur » …

  Pas de juif chez moi!

Puis mon attention fut attirée par la silhouette d’un homme entre vingt cinq et trente ans me semblait-il, qui se tenait debout, là où se terminait la montée. J’eus une espèce de choc. Je crus voir un de ces grands élèves du lycée Carnot qui militait à droite. Je pris sur moi et réussis à monter jusqu’à être tout près de cet homme. Il avait un béret basque sur la tête, une veste en drap bleu foncé, tout ce que je voyais sur lui rappelait l’uniforme des chasseurs alpins, mais me semblait être fait de bric et de broc. Je compris qu’il était un des chefs de ce maquis.

Après avoir repris mon souffle, je lui dis que mon cousin et moi, nous voulions rejoindre la résistance.

Il me toisa pendant une ou deux minutes puis me lança une phrase qui me glaça. « Je ne veux pas de Juifs chez moi ». Je lui tournais le dos, la rage au cœur, et entrepris de redescendre pour retrouver Tory. Lorsque je l’eus retrouvé, je le mis au courant de ma rencontre avec un dirigeant du maquis, et de ma déconvenue après le refus teinté de racisme opposé à ma demande de rejoindre le maquis. Tory ne me crut pas, ce qui ne m’étonna pas, mais la propension qu’il avait à édifier le scepticisme en dogme m’agaça prodigieusement en l’occurrence. Ce n’était pas le moment de se disputer. Nous n’avions pas de montres. Il devait être entre le début de l’après midi et l’heure du thé ! Nous devions surtout échapper à la recherche de nos poursuivants en attendant la nuit.

Les-Borels--Champoleon.JPG  Au fond de la vallée ….les Borels.

En redescendant je vis en léger contrebas du sentier, deux grands rochers dressés l’un contre l’autre mais avec un espace entre eux qui m’apparut de loin suffisant pour nous laisser passer et peut être nous y cacher. Je le signalais à Tory et lui dis qu’il fallait aller y voir de plus près, car lui expliquais-je, si les Allemands nous recherchent et qu’ils nous voient de loin, ils peuvent nous tirer dessus, alors que s’ils nous découvrent grâce à des chiens, ils le feront de près, le nez sur nous, et de trop près pour tirer. Je ne m’étais pas trompé. L’ouverture était étroite mais une fois passée, l’espace bien que réduit nous permettait de nous asseoir l’un à côté de l’autre et de nous reposer. Nous nous assîmes heureux d’avoir échappé et aux soldats et à leurs balles.

 Il faisait de plus en plus froid et nous étions peu couverts, nous étions à peu près à 1400 mètres d’altitude. La nuit tombait mais j’entendais toujours les moteurs des camions allemands tourner. Il nous fallait trouver un endroit plus commode pour passer la nuit avant de nous aventurer sur la route. Quand nous vîmes que le jour commençait à décliner, nous prîmes la décision de sortir de notre cachette.

 Un asile avec les brebis et les boucs

Après quelque pas, une merveilleuse surprise nous attendait. A flanc de coteau, un abri idéal se présenta à nos yeux : une espèce de petite bergerie en bois adossée à la pente. Le rez de chaussée était déjà occupé par des brebis et des boucs. A droite de l’entrée, quelques marches en bois permettaient d’accéder directement à l’étage supérieur. Nous nous sommes précipités en espérant qu’il n’y aurait personne à l’intérieur. Notre espoir fut récompensé. La séparation entre le rez de chaussée réservé au bétail et cette pièce faite sans doute pour le repos du berger, consistait en un plancher extrêmement rustique mais solide, bien que les lattes de bois fussent assez disjointes pour qu’on put voir et surveiller le troupeau. Nous fûmes littéralement submergés par l’odeur dégagée par les bêtes, qui révélait ainsi sans équivoque possible leur présence et leur espèce.  Je n’en fus pas gêné.

BergeriePuis, sans nous déshabiller, nous nous sommes couchés dos à dos sur ce qui servait de lit, une planche de bois sur laquelle était étalée de la paille. Heureusement il y avait assez de  place pour deux. Cette nuit ne fut pas comme j’en avais l’habitude, tranquille et réparatrice. La qualité soporifique des effluves exhalées du rez de chaussée fut largement contrecarrée par les grincements de dents nocturnes dont Tory était coutumier et les punaises qui se repaissaient à satiété de mon visage et de mes mains. J’étais habitué à ce que tous les insectes se précipitent de préférence sur moi pour se rassasier, et j’en eus une fois de plus la preuve cette nuit-là, car lorsque nous nous sommes réveillés, après que je lui eus dit que je n’avais pas dormi de la nuit à cause des punaises, Tory m’assura n’avoir pas été dérangé de la nuit. Malgré tout, nous avions pris un peu de repos à l’abri.

Nous devions maintenant nous mettre en route avant que le jour ne se lève, ce que nous avons fait. Et nous nous sommes dirigés automatiquement vers Pont du Fossé.

 A l’aventure sans but précis

La lune éclairait assez bien la route malgré un ciel nuageux. Nous avions repris courage, et des forces, mais nous étions conscients d’aller à l’aventure sans avoir de but précis. La route était large et droite, ce qui nous permettrait de voir venir de loin, mais, pour le moment, nous étions seuls à la parcourir. Nous avancions tranquillement lorsque au loin, nous avons vu des phares allumés apparaître et nous nous sommes précipités sur le côté gauche de la route pour pouvoir nous enfouir  littéralement dans l’herbe qui la bordait en espérant y disparaître et échapper à la lumière de cette traction avant qui devait patrouiller à la recherche de ceux qui, comme nous, avaient réussi à s’enfuir lors de l’attaque allemande.

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…A Pont du Fossé, nous fûmes littéralement happés par une main sortie brusquement de derrière une porte que nous avions crue fermée, et nous entendîmes la voix de Mme Martin nous exhortant à la rejoindre dans le local où elle se trouvait. Les Allemands faisaient donc des recherches ce soir là, et ils interrogeaient tout le monde. J’appris aussi que, la veille, quand ils nous avaient attaqués, ils étaient repartis dès midi, alors que nous continuions à nous cacher et surtout que je continuais toute la journée à entendre le bruit de leurs moteurs.

De la période qui suivit cet épisode je n’ai que des souvenirs parcellaires. Nous ne savions pas où étaient passés nos parents. Il nous fallait les retrouver… ou attendre patiemment qu’ils nous retrouvent . Eux, au moins, savaient où nous chercher.

…Après quelques temps, je vis enfin mes parents revenir.

Je ne leur racontais pas l’attaque de l’armée allemande, ni la façon méprisante dont un dirigeant du maquis repoussa ma demande d’intégrer leur camp.

Ils avaient trouvé un autre endroit où nous installer : un bourg au sud de Tarare à l’ouest de Lyon, Villechenève.

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